À Damas, la deuxième journée du salon « NasTex » a proposé un récit culturel ample où la technique rencontre le symbole. Le pavillon du ministère de la Culture a articulé ses activités autour d’une conférence consacrée à la généalogie des étoffes syriennes et d’un ensemble de performances qui ont convoqué musiques, gestes et costumes issus des traditions locales. Cette approche croisée a tenu lieu de fil conducteur: relier les métiers textiles à l’identité dont ils sont à la fois la matrice et l’expression.
Des fibres aux ateliers: une industrie née avec l’histoire
Invité à retracer l’essor des étoffes dans la région, le chercheur Khaled Al‑Fayyad, directeur de la Maison commerciale de la Fédération générale des artisans, a rappelé que les premières traces d’outillage – aiguilles en os et poids de métier – apparaissent dès la préhistoire récente sur les sites de Jarf al‑Ahmar, Muraybit et Abu Hurayrah. S’y dessine déjà une chaîne de gestes: filage de fibres végétales et animales, tissage, teinture, assemblage.
Au fil des âges, l’activité se structure au sein des civilisations de la région. Les sources cunéiformes témoignent d’un essor dans les ateliers des villes d’Ebla et de Mari, où l’organisation, la qualification des artisans et la diversité des productions placent le textile au cœur de l’économie et des échanges. Plus tard, les Phéniciens marquent durablement la palette chromatique avec la teinture au pourpre dit « royal », tandis que le monde assyrien et araméen perfectionne les techniques de tissage, l’association du lin et de la laine et l’usage de soies d’origine marine.
Le fil et la scène: un patrimoine immatériel en mouvement
Au‑delà des vitrines et des étoffes, le pavillon a mis en valeur la dimension vivante des traditions. L’initiative « Collection d’images du patrimoine » proposait des toiles et compositions visuelles inspirées des danses Mawlawi et Samah, où les costumes hérités dialoguent avec des regards contemporains. Sur scène, mélodies et chants venus d’Alep faisaient écho aux textures, motifs et lumières, donnant à voir et à entendre ce que la matière transmet: une mémoire, des rythmes, un savoir sensible.
- Une conférence retraçant l’évolution des métiers d’art du filage au tissage et à la teinture.
- Une mise en scène du patrimoine immatériel à travers les danses Mawlawi et Samah et des œuvres picturales.
- Un parcours historique reliant sites préhistoriques, cités antiques et traditions artisanales du Levant.
Cartographie d’un héritage: des sites, des gestes, des couleurs
La présentation s’est attachée à situer les jalons d’un récit millénaire, où innovations techniques et empreintes stylistiques forment un paysage cohérent. Quelques repères évoqués:
| Repère | Apport au textile |
|---|---|
| Jarf al‑Ahmar, Muraybit, Abu Hurayrah | Outils anciens (aiguilles, poids de métier), premières pratiques de filage |
| Ebla et Mari | Organisation d’ateliers, diversification des productions, sources cunéiformes |
| Phéniciens | Teinture au pourpre, marque identitaire et prestige |
| Assyriens et Araméens | Perfectionnement des méthodes, association lin‑laine, soie d’origine marine |
Identité tissée, regard contemporain
En combinant exposé historique et créations scéniques, « NasTex » révèle comment un artisanat, l’un des plus anciens du Proche‑Orient, devient langage collectif. Le textile y apparaît comme un répertoire de signes où matières, couleurs et coupes disent l’ancrage territorial autant que l’ouverture aux influences. Le choix d’associer discours savant et arts performatifs souligne que la transmission ne se limite pas aux gestes d’atelier: elle passe par les images, les récits et le mouvement.
Dans ce cadre, la dimension éducative n’est pas accessoire. Déployer une trame chronologique et donner à voir ses résonances contemporaines permet de rendre lisibles les continuités, d’illustrer ce qui circule d’une époque à l’autre – des techniques, des pigments, des formes – et d’ouvrir une conversation sur la sauvegarde des patrimoines. Les danses et chants, en symbiose avec les étoffes, renvoient à une mémoire partagée qui s’incarne autant dans les ateliers que sur les scènes.
À l’issue de cette journée, la proposition du pavillon du ministère de la Culture se lit comme une invitation: considérer les textiles damascènes non seulement comme des objets d’usage ou de commerce, mais comme un vecteur de récit, capable d’agréger les vestiges des cités antiques, les innovations des artisans, et la vitalité d’un patrimoine immatériel toujours en mouvement.