Neuf États membres de l’Union européenne ont officiellement sollicité Bruxelles pour adapter les règles de protection du grand cormoran, un oiseau dont la population a fortement rebondi en Europe et que les milieux halieutiques jugent aujourd’hui trop prédatoire. Dans une note transmise en mai, la Croatie, la République tchèque, l’Estonie, la Finlande, la Lettonie, la Pologne, la Roumanie, la Slovaquie et la Suède réclament que l’espèce soit maintenue à « un niveau acceptable sur le plan écologique et économique ». La controverse est vive: les pêcheurs imputent au cormoran une pression accrue sur les stocks et sur l’aquaculture, tandis que les défenseurs de la faune rappellent la nécessité de préserver une espèce revenue de très bas niveaux.
Un retournement démographique en quelques décennies
Victime de destructions systématiques dans les années 1950 et 1960, l’oiseau avait été réduit à quelques milliers d’individus en Europe. Sa protection à partir de 1979 a inversé la tendance: les effectifs sont désormais estimés à environ deux millions sur le continent en 2026, selon les éléments communiqués. Ce regain alimente aujourd’hui une tension croissante entre usages économiques de l’eau et conservation.
| Période | Protection | Population estimée |
|---|---|---|
| 1950-1960 | Colonies détruites | Quelques milliers |
| Depuis 1979 | Espèce protégée | Hausse continue |
| 2026 | Régime protégé en débat | Environ deux millions |
Des témoignages alarmants du terrain
Les plaintes émanant des fédérations de pêche et d’acteurs locaux décrivent des pertes importantes et une pression continue sur les plans d’eau, y compris en période d’hivernage. Des voix, parfois outrées, se font entendre depuis l’Europe centrale jusqu’au delta du Danube.
« La situation est très mauvaise et ne cesse de se dégrader », déplore Peter Bozik, du Club de pêche slovaque, qualifiant l’oiseau de « terroriste ». « Quand 3.000 cormorans se posent à un endroit, c’est massacre à la tronçonneuse », affirme Pavel Vrana, ichtyologue à l’Union des pêcheurs tchèques. Dans le delta du Danube, Grigore Stefan, de l’Association des pêcheurs de Murighiol, estime que la Roumanie perd chaque année « des millions de poissons » à cause des cormorans.
Pour les organisations professionnelles, le problème dépasse la prédation directe: poissons blessés, stress des populations et reproduction perturbée sont également avancés. À leurs yeux, ces effets s’ajoutent aux difficultés structurelles du secteur halieutique et pèsent sur la rentabilité des entreprises de pêche et des élevages.
Une ligne de crête entre économie et biodiversité
Le dossier pose un arbitrage classique mais délicat: comment concilier sauvegarde d’une espèce protégée et viabilité des activités économiques sur les lacs, rivières et zones côtières? Les neuf pays signataires souhaitent une régulation plus souple pour contenir les concentrations d’oiseaux sur certains sites, afin de réduire les dommages, tout en restant dans un cadre compatible avec les objectifs de conservation.
La communauté scientifique rappelle de son côté que la dynamique du cormoran s’inscrit dans un écosystème bousculé. Le président de la Société tchèque d’ornithologie, Zdenek Vermouzek, pointe un facteur exogène: la raréfaction de grands poissons prédateurs en mer Baltique liée à la surpêche, qui aurait indirectement favorisé l’espèce. Ce type d’enchaînement souligne que la gestion ne peut s’envisager qu’à l’échelle des bassins et des chaînes alimentaires.
Impact pour les ménages et les entreprises
Pour les ménages, les enjeux se traduisent surtout par la disponibilité du poisson d’eau douce local et la stabilité de l’offre issue de la pisciculture. Du côté des entreprises, la problématique touche trois postes: pertes de biomasse, coûts de protection (filets, effarouchement) et incertitude réglementaire. Un régime plus flexible pourrait, selon les professionnels, atténuer les dégâts sur les sites les plus exposés. À l’inverse, un durcissement ou le statu quo pourrait maintenir, voire accroître, les charges d’adaptation pour les exploitants.
- Ce qui est demandé: un assouplissement des règles afin de contenir les populations locales à un niveau jugé soutenable pour l’écologie et l’économie.
- Qui porte la demande: neuf États membres (Croatie, Tchéquie, Estonie, Finlande, Lettonie, Pologne, Roumanie, Slovaquie, Suède).
- Pourquoi maintenant: effectifs en forte hausse et signalements de pertes de poissons, avec des impacts allégués sur la reproduction et la santé des stocks.
Quelles suites au niveau européen?
La note adressée à Bruxelles met la pression pour réexaminer la régulation d’une espèce protégée depuis 1979. Elle ouvre un débat de politique publique sensible, où la Commission et les États membres devront peser les intérêts économiques du secteur halieutique et les impératifs de conservation. Pour les acteurs belges, ce débat européen est à suivre de près: toute évolution des règles se répercutera sur la gestion des plans d’eau et sur les coûts de prévention que supportent les exploitants.